Stratégies spatiales et iconiques du « Théâtre aux frontières » #1


C.2.3. Théâtre aux frontières. Performings Borders #theatreauxfrontières #dispositifs #représentations #luttes



Technologies et production d’images : en quoi l’espace virtuel produit du réel


« Théâtre aux frontières » : le théâtre en parle, et l’est tant physiquement – territorialement – que métaphoriquement – jouant ainsi avec ses propres frontières disciplinaires. Lorsque des artistes ou des dramaturges tentent de s’emparer de la notion de territoire et de leurs limites, celle-ci ne peux se dissocier de la quête de formes nouvelles qui s’imposent d’elle-même : le fond coïncide avec la forme, comme la forme induit un discours artistique et critique. La crise des migrants dénoncée par les mass media depuis 2015 est avant tout, à notre sens, une crise de l’hospitalité. Les frontières n’existent que lorsqu’elles sont traversées, perçues et surveillées en tant que telles. C’est à l’encontre d’une image de la frontière et de l’identité d’un territoire – images générées en particulier par une rhétorique politique et médiatique – que beaucoup d’artistes s’emparent de cette question ; il s’agit avant tout de questionner l’Altérité, les flux et les territoires qu’ils engendrent au moyen de dispositifs imageant tel le théâtre ou les arts plastiques. Or, questionner le politique en art relève avant tout de l’esthétique, au sens philosophique du terme : quelles formes, quels formats, quelles figures sont à même de traiter et de transmettre au mieux de telles problématiques ? Muter nos modalités d’être-au-monde et d’entrer en relation avec une altérité passe nécessairement par de nouvelles structures génératrices d’images, par des entreprises de redéfinition et de re-sémiotisation. Le politique s’aventure ici au niveau du sensible et de l’émotion provoquée chez le spectateur ; émotion signifiant littéralement « mettre en mouvement », elle devient ici un moteur de décentrement afin de faire bouger les lignes, les frontières, les clichés, ainsi que les schémas cognitifs et sensibles afin qu’adviennent de véritables images support de différenciations. Il s’agit bien de déjouer les systèmes institutionnelles et médiatiques par des représentations capables d’accueillir l’Autre, capables d’hospitalité inconditionnelle, une « visitation sans invitation » [1].


Aborder le théâtre par la question des frontières, c’est dès lors le placer dans une problématique de l’espace : espace pluriel, liminal et conflictuel par excellence, la frontière dessine un cadre spatio – temporel existant en soi, lui-même définissant à son tour des territoires, des nationalités, une Histoire, une langue et une appartenance. Signifiant le passage d’un État à un autre, tout comme d’un état à un autre, la frontière ne devient significative que de manière relative ; en soi, elle est une brisure, un hiatus, un seuil ou un point de bascule. Elle est en quelque sorte ce qui permet un clivage critique, une dialectique, constituant en cela l’émergence d’un questionnement et la possibilité de réflexions à venir ; tout comme l’art, elle interroge les catégories territoriales, politiques, sociales et symboliques établies, tout comme l’art, elle n’est pas un espace clos, neutre, formé et fermé mais un lieu traversé par une multitudes de singularités qui à leur tour vont la dessiner, la définir et la transformer. Lieu – ligne, espace en moins, ou « non lieux » de la post - modernité définis par Marc Augé, le flux, l’instabilité et l’impossible identité d’une frontière deviennent dès lors de formidable outils lorsque les artistes s’en emparent afin de subvertir les dispositifs de pouvoir en place, soumettant les corps et les identités.


La frontière est en effet un de ces lieux où permutent sans cesse réalités – d’une violence souvent inouïe – fictions et virtuels. La frontière est le lieu de rencontre entre projections fantasmées et rêvées par ceux qui la traversent, dispositifs de surveillance haute technologie et clandestinités, intensités des corps à corps entre représentants d’un État sécuritaire et réfugiés, tentatives de rétention et tentatives de passages, terre de déplacements et terre d’attentes ; ainsi, les régimes de représentation et les modes d’expressions du réel y sont multiples. Dans notre société contemporaine où les migrations – quelles qu’en soient les causes et les origines – ne cessent de s’accroitre, la technologie occupe une place prépondérante : à la fois agent d’oppression, de surveillance et de peur, à la fois moyen d’accéder à un intime lointain, à une polyphonie de voix et à une liberté d’expression, la technologie se présente sans cesse dans sa duplicité. Pourtant, jamais une technologie n’est neutre : elle s’incorpore toujours dans un système donné avec une visée consciente. Tout comme l’esthétique, la technologie est « porteuse d’implications et induit un mode d’approche du monde : elle est donc décisive dans la constitution du regard de l’individu et du groupe sur le groupe et l’individu »[2], conditionnant par la même notre approche de l’individuel et du collectif. Alors que la frontière déploie de façon la plus flagrante une technologie de la surveillance, pourtant vouée à l’échec, des artistes s’empare de celle-ci afin de la traiter et de la déjouer. Au sein des sociétés occidentales, les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) sont les principales génératrices d’images, circulant dans l’espace commun de l’imaginaire et de l’inconscient collectif. Or, ceux-ci structurent les devenirs d’une société et constituent les prémisses d’un avenir ; et ils édifient du même coup nos imaginaires personnels. Aujourd’hui, ces espaces virtuels communs d’où naissent les possibles, sont soumis et influencés industriellement dans un but de consommation et de soumission, attaquant ainsi nos milieux de vie et d’êtres-pensant en amoindrissant nos corpus de représentations. Selon Lucie Conjard :


L'image comme intermédiaire entre l'abstrait et le concret synthétise en quelques traits des charges motrices, cognitives, affectives; et c'est pour cela qu'elle permet le choix, parce que chaque image a un poids […] et que l'on peut peser et comparer des images, mais non des concepts ou des perceptions [3].


En touchant au sensible, l’image permet des déplacements affectifs et cognitifs ; en tant qu’expérience, elle renvoie à une modalité de connaissance et devient savoir : en cela, elle permet un va et vient entre l’espace sensible, espace mental, espace intime et collectif. De plus, chaque image formellement concrétisée dans un espace vécu s’apparente à un corps : elle s’incorpore dans un environnement et le co-forme ; ainsi, les images et leurs dispositif de médiations constituent un enjeu politique majeur, le « nerf de la guerre ». Selon Marie-José Mondzain, "il faut repenser ce que les opérations imageantes doivent à la co-présence des corps [...] et de la voix". Le corps et les corps à corps - corps mis en présence - sont un véritable outils pour une réappropriation de l'espace public physique comme mental. Le rejet des réfugiés commence par la visibilité de leur corps : en effet, selon la philosophe, l'autorité étatique a exproprié de l'espace publique tout type de corps et d'images autres que ceux qu'il autorise. Le théâtre et les arts performatifs ont ce pouvoir d'user à la fois de corps mis en présence – ici et maintenant - et à la fois d'images plastiques ou virtuelles. Or, "il y des images qui prennent la parole et des images qui donnent la parole"[4] : c'est résolument du côté du don et d'un désir d'émancipation que naissent les "théâtres aux frontières", à la lisière des États, des institutions et des modes d'expressions artistiques.

[1] Marie-José Mondzain, France Culture, les Discussions du soir avec Frédéric Worms.

[1] Anne Dufourmentelle, Jacques Derrida, De l’hospitalité, Calmann – Lévy, Paris, 1997.


[2] Lucie Conjard, « Action, Image et Langage, tour d’horizon de ce que nous font les images qui entrent en nous », Blog : Le Thébaïde, Médiapart, publié le 5 mars 2016.

[https://blogs.mediapart.fr/lucie-conjard/blog/050316/action-image-et-langage-tour-dhorizon-de-ce-que-nous-font-les-images-qui-entrent-en-nous].


[3] Lucie Conjard, « Action, Image et Langage, tour d’horizon de ce que nous font les images qui entrent en nous », art.cit.

[https://blogs.mediapart.fr/lucie-conjard/blog/050316/action-image-et-langage-tour-dhorizon-de-ce-que-nous-font-les-images-qui-entrent-en-nous].


[4] Marie-José Mondzain, pour une radicalité vivante, France Culture, dans l'émission Les Discussions du soir avec Frédéric Worms. [https://www.franceculture.fr/emissions/les-discussions-du-soir-avec-frederic-worms/marie-jose-mondzain-pour-une-radicalite]



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